Textes et peintures de J.F. Monnet

''Fallen Angel'' ( La chute de l'Ange - 1981)
« Page blanche », celle de l’espace mental,
Celle de cette matrice aux murs de béton brut et au sol maculé que fut le sous-sol prêté par la A-Nosei- Gallery de New York, qui vit le peintre accoucher d’œuvres maîtresses de son parcours.
… Le lieu vierge où quelque chose va surgir, mots et phrases, graffitis, taches, traits et rythmes… Ce disant, je pense à cette magnifique formule du poète René Char : « Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux », formule qui dit bien le mystère et le fondé de la création artistique, un ‘’fondé- malgré- nous’’ en quelque sorte, échappant au moins en partie à la programmation cérébrale de l’artiste. Ce dont l’œuvre de Basquiat donne fortement l’impression.

Portrait de l'artiste
Peut-être un cri, un frisson, un ‘’tremblement’’ (cher au récemment défunt Edouard Glissant) ; sans doute un élan propageant ce rien inouï et plus fort que soi, chant de sirène à plusieurs voix s’écoulant avec fluidité par ce que Pessoa appelait « la déchirure mélodieuse au plus ancien de nous » ; Le poète est l’Argonaute, il est Ulysse ; ses moyens sont les cordes qui l’attachent et le regroupent malgré les forces centrifuges du désir, son œuvre le mât qui le tient debout .
En l’œuvre ainsi pourront se mêler le songe mythique d’une civilisation, et les patterns et archétypes personnels résultant parfois de l’expression des affects les plus intimes, les plus irraisonnés.

... Basquiat qui, au détour des années 1980, nous offre l’exemplaire destinée d’un jeune artiste issu du monde des ‘’graffiteurs’’ urbains, réalisant leurs performances gestuelles ponctuées des maximes d’une philosophie subversive, sur les murs de la cité.
Issu de presque rien en termes d’apprentissage artistique (aucune école spécialisée, préparant spécifiquement aux techniques artistiques traditionnelles) ; par contre il exerce ses talents de plasticien et fréquente les lieux branchés, les bars et boîtes de nuit où se retrouvent les artistes du ‘’downtown’’ new-yorkais.
Avec Basquiat l’acte de peindre semble être réfléchi par le geste de la main qui associe de multiples références ; il se nourrit assurément d’immédiateté mais aussi de "choses anciennes". Les têtes des boxeurs sont couronnées et celles de maintes figures auréolées d'un cercle hachuré, hérissé comme une couronne d'épines.
Au point de vue des thèmes traités, des synthèses étonnantes se fabriquent dans une pulsion picturale héritière du graffiti ; la symbolique du vaudou vient se mêler à des considérations d’ordre existentiel ou même sociologiques (« irony of a negro-policeman »).

''irony of a negro-policeman'' (1981)
En ce qui concerne le « style » pictural, l’effet de surface (l’aplat) et le graphisme le plus schématique se côtoient et s’interpénètrent sur un mode souvent simpliste, style BD, relâché, ou bien au contraire halluciné, avec une forte tension expressive.
Et tout cela « fait œuvre » comme l’on dit maintenant. Cependant dans ce « faire œuvre » une autre dimension semble être atteinte ou retrouvée. Celle de l’œuvre comme inscription dans le temps, forte à force de moyens apparemment dérisoires (coulures de peinture, effet de gribouillis, brossage sommaire d’une couleur recouvrant autre chose). Forte et douée d’un pouvoir de fascination, œuvre de sorcier capable d’éterniser des évènements semblant avoir été pêchés par hasard sur le flot des contingences journalières.

''Le breakfast d'Alba''
Mais où le symbole ne va-t-il pas nicher, avec son caractère imprévisible d’ oiseau sauvage ? Il y a souvent dans cette peinture une dimension de rituel, une iconographie d’envoûtement, avec des réminiscences dans le signe comme dans la manière.
Il y va aussi de quelque chose comme cela : un surréalisme qui aurait laissé place à une sorte de réalisme magique d’une part ; et d’autre part à une joie de l’inventaire de la variété des produits et des formes inventées par la société moderne, par la société dite ''de consommation'', avec son corollaire de créativité publicitaire, l’ivresse des formes démultipliées ; « le fun » et parfois l’ironie ou l’humour venant alléger le tragique.
Basquiat a gardé du graffiteur le goût de faire figurer des mots ou des noms propres dans ses toiles ; souvent répétés en lignes ou en colonnes. L’accumulation de ces inscriptions doit être prise comme l’équivalent pictural d’une tache : le signe écrit disparaît dans la masse mais reste perceptible. Il prend ainsi un caractère ambivalent : à la fois signe d’écriture et signe plastique faisant partie intégrante de l’œuvre. Il veut par sa présence répétée renforcer le sens du visuel mais aussi il le contrarie dans la mesure où il semble vouloir se substituer à lui. Ecrire et démultiplier par exemple le nom d’un boxeur, pour signifier son importance aux yeux de l’artiste mais aussi par le caractère relatif qu’induit la répétition-même le laisser sombrer dans une sorte d’insignifiance au sein de cet édifice de l’œuvre ; édifice qui, du même coup, devient un incombant, une nef navigant elle-même entre importance et insignifiance.

Cadillac Moon (1981)
Un rase-motte âpre de l’acte artistique qui paradoxalement le pare, le revêt, lui donnant dimension et hauteur, verticalité. Au ras d’une spontanéité (mais en art toujours se méfier de ce terme !). Ce qui nous conduit à adopter un certain regard, autre ou bien altéré (sinon aliéné) au sens du goût commun, afin d’admettre en notre fors intérieur ces pièces peintes qui gardent le plus souvent l’impact de grandes compositions abstraites.
… Une adoption par le Voir qui est déjà premier pas, pied levé sur la première marche, au seuil de passer : du lieu vierge à l’endroit sacré ! Ici la figure du peintre tend à devenir quelque chose comme celle du jeune prophète que Dieu appelle et qui manifeste accord, adhésion, consentement en sacrifiant sur le feu de bois de sa charrue brisée la bête qui tirait l’attelage.

''Dustheads'' (moitié droite du tableau- 1982)


Sans titre (1981)
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