Textes et peintures de J.F. Monnet
Jonas recraché par Léviathan - Dessin - jf Monnet, novembre 2004
(retravaillé avec les fonctionnalités Word)
L'intérêt, l'inutile utilité de l'art résultent en fait de la faiblesse humaine ou plutôt de sa faillibilité.
J'ai revu hier soir ce film justement primé : Le Pianiste.
Cette oeuvre décrit très bien les affres par lesquelles passent les peuples opprimés, les situations de guerre où les soldats doivent oublier -au profit de l'obéissance aux ordres- tout réflexe d'humanité, jusqu'à être menacés de perdre la leur. J'ai ici une pensée pour ces dizaines de milliers de jeunes soldats russes, qui, n'ayant rien demandé à personne, se trouvent dans cette situation et qui savent bien que l'honneur de la patrie (promue par quelqu'un tout-au-dessus, qui ne risque pas sa peau) est une maigre consolation au prix possiblement payé, à savoir celui de ''donner'' leur vie.
Un épisode, ou plutôt L'épisode-charnière de ce récit est la scène où le pianiste, terré comme un animal affamé dans les quartiers dévastés par les bombes et presque totalement désertés, est surpris par un officier allemand, amateur de musique et tout particulièrement de piano.
Lui est resté des semaines, des mois sans jouer, ne faisant au plus, et dans des moments de répits de sa longue traque, que survoler le clavier en revivant intérieurement les moments sublimes de ses grands concerts donnés en Pologne. Mais, pareillement, le piano lui-même doit rester discret, muet, triste instrument prisonnier de la folie des hommes.
Quelques instants de plongée en lui-même, d'une concentration qui a peut-être quelque chose du recueillement, suffisent à raviver les braises de l'artiste qu'il est, à réveiller de leur torpeur ses longues mains nouées par le froid : encore quelques secondes, ça y est, ses doigts revivent, ils sont désormais peut-être plus forts que son âme elle-même, sachant qu'ils peuvent dans les instants qui suivent lui sauver la vie.
Ce qui se produira effectivement : interprétation impressionnante de virtuosité et d'expression qui fera fondre l'officier dans sa sensibilité de musicien, qu'il est lui-même.
Pourrait-on imaginer qu'un jour un Professeur Nimbus ''augmenté'', dans son atelier d'alchimiste informaticien, se donne pour défi de construire une espèce de piano mécanique hyper-perfectionné, un robot à dix doigts gantés de caoutchouc et dirigé par les algorithmes les plus puissants lui permettant, dans une métrique absolument parfaite, de rendre les subtilités d'une partition ; mais aussi, ayant intégré différents styles de jeu des grands interprètes contemporains, d'en moduler l'interprétation de façon aléatoire ? (et peut-être au gré de l'humeur de l'écoutant).
Certains ne manqueraient pas de dire : ''C'est génial !''... Oui, mais cette infaillibilité de la machine électromécanique serait pour le coup inhumaine.
Ce qui fait la grandeur de l'art c'est justement la faillibilité, la possibilité de faillir, le vertige du funambule.
Infaillibilité ? Cela que l'on peut chérir, mais qualité privant l'instant du jeu de la présence humaine. Quant à faire, il faudrait alors inventer un public de robots, qui puisse apprécier cette infaillibilité à sa juste valeur ! Se dessine, dans cette perspective, une humanité illusoire, qui ne sert plus à rien : une humanité de trop.
Vieille angoisse de la science fiction, qui utilise ce fantasme pour des combats sillonnés de rayons lasers.
Le Marcheur à l'Etoile- dessin - jf Monnet, janvier 2020
Tâtonner, bricoler...
Le peintre Pierre Soulages -tout comme Paul Klee, fantaisiste bernois d'un art semi-abstrait- bricolait ses outils. Je devrais dire : prenait le temps de fabriquer des outils adaptés au but créatif qu'il envisageait.
Delacroix, rapporte-t-on, jetait des sacs de sables contre des murs dans une cour afin de voir apparaître des compositions imaginaires sous ses yeux : est-ce ainsi que Dante , dans son embarcation, accompagna Virgile aux Enfers ? Après, moyennant quelques études préalables, il laissait faire cette facilité de la main (dont d'ailleurs il se méfiait) pour que l'oeuvre complète puisse se brosser et venir à son achèvement dans un ensemble orchestré et équilibré.
La fantaisie résulte d'un jeu d'enfance. S'en éloigner, la négliger, vouloir l'ordonner, c'est risquer de perdre la part la plus vivante de soi-même.
Le monde de l'en-bas est une caverne froide, c'est le ventre de Léviathan qui engloutît Jonas.
Avec la fantaisie perdrait-on l'étoile que Camus prêtait à Jonas ? Nous serions des hommes perdus, qui marcherions au hasard, de nuit et sans recours.
Quels sont les ennemis modernes du Pianiste ? Ceux qui ne savent que ''tweeter'' leurs pensées sommaires, leurs idées toutes faites. Méfions-nous des tribuns à la courte expression ; les slogans n'ont jamais rendu les gens libres. Un minimum de subtilité s'impose, sinon ce n'est -ou ça ne devient- que grossièreté et bassesse.
''Tweeter''... L'anglais et le franglais des bureaux publicitaires m'insupportent ! Ils représentent pour moi une insulte à l'expression française, donc à la pensée qui a pour matrice, pour héritage, cette langue si merveilleuse.
Ces mots venus des rivages d'un continent affairiste et branché, sont la nouvelle parole d'une nouvelle idole.
A parole courte, courte pensée.
(A parole courte en bouche comme un mauvais vin... produisant triste ivresse !)