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Textes et peintures de J.F. Monnet

''QUOI, L'ETERNITE ?''

  

''QUOI, L'ETERNITE ?''

 Quoi ? L'éternité. C'est la mer allée avec le soleil. Technique mixte, finition à l'huile

jf Monnet 09-2024

 

L’Eternité
Poème d'Arthur Rimbaud


Elle est retrouvée.
Quoi ? – L’Eternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.

Âme sentinelle,
Murmurons l’aveu
De la nuit si nulle
Et du jour en feu.

Des humains suffrages,
Des communs élans
Là tu te dégages
Et voles selon.

Puisque de vous seules,
Braises de satin,
Le Devoir s’exhale
Sans qu’on dise : enfin.

Là pas d’espérance,
Nul orietur.
Science avec patience,
Le supplice est sûr.

Elle est retrouvée.
Quoi ? – L’Eternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.

 

Arthur Rimbaud, Derniers vers

------------

                                                          

   Cela fait plusieurs jours que je médite sur ce poème, l'un des plus célèbres (surtout pour son premier quatrain) écrit par Arthur Rimbaud,  jeune poète vagabond et ami de Paul Verlaine, l'un et l'autre ayant été qualifiés de ''poètes maudits''.

 

''QUOI, L'ETERNITE ?''

Quoi ? L'éternité. C'est la mer allée avec le soleil. Pastel sec - jf Monnet 09-2024

 

   Le mot qui est la porte d'entrée de ce poème est un mot qui pèse lourd dans le champ de la conscience humaine : il attire à lui d'autres vocables tels l'espérance, l'immortalité, l'infini.

L'éternité aurait donc été perdue ? Oui, sans doute, pour la personne commune. L'on en reparle lorsque l'on évoque ''la vie éternelle'', dans le domaine de la spiritualité.

Ce ''quoi'' est trop petit pour un objet aussi gros, une entité aussi considérable que l'éternité.

Ce poème commence donc par une sorte de provocation.

La réponse nous y est donnée par une définition : ''c'est...'' et ce qui suit appelle l'étonnement : cette mer allée avec le soleil, image dite en quatre mots simples, est spectaculaire : l'on y voit les vagues, l'élan des flots, emportés dans une course indéfinie et sans doute infinie par l'astre du jour ; celui-ci tel que vénéré par toutes les civilisations, symbole éminent utilisé dans leurs éloges par les poètes, attribut des rois et des chefs d'empire.

Mais quel est l'âge de cette vision ? une vision de magie, une vision d'enfance de l'humanité et aussi de l'enfance tout court, celle de la personne quand elle était tout enfant. 

   Enfance de l'humanité, s'expliquant le labeur de vivre par des mythes où sont personnifiés les éléments. Cette mer (ici le poète ne peut échapper au sortilège de sa langue dit maternelle, le français, qui établit une prononciation identique avec l'être maternel, la mère) ; il crée ce couple de deux éléments naturels, dont l'un est féminin et l'autre masculin. C'est en nous l'enfance totale, si totale qu'elle en est inconsciente, qui est conviée à regarder ce spectacle - très occidental- que l'on pourrait prendre pour un coucher de soleil sur la mer.

La mer et le soleil : couple d'images immensément simples, emportées dans l'espace de notre imaginaire par l'artifice des mots.

''Allé avec'', le coucher de soleil - le couchant- aller avec'' ... Quand l'on réveille les mythologies, Mr Freud ne semble jamais très loin... 

Mais dans un autre registre, Rimbaud n'aurait-il pas eu connaissance de ce qui, dans le domaine pictural, était en train d'être ébranlé sérieusement, à savoir la peinture de tradition académique où tout est mis en ordre selon les canons du classicisme : composition, choix des couleurs, contrastes et tonalités ? Certains aretsites ont déjà ouvert le sillon, en peinture notamment : Turner, Constable en Angleterre ; par exemple Théodore Rousseau et ses amis pré-impressionstses de Fontainebleau en France. Comment résister à cette vue d'un soleil couchant sur la mer, où la lumière de l'astre du jour semble aspirer et trouer dans un embrasement l'étendue marine, avant qu'il ne soit lui-même englouti dans les lueurs du soir ?

 Âme sentinelle : voilà au début du deuxième quatrain, le rôle clairement annoncé de qui prétend posséder l'esprit poétique : être une sentinelle. Le poète est un veilleur, voyant loin et profond,  peut-être une prophète des temps modernes.

Il joue ce rôle face à la cécité de la pensée commune, face à la médiocrité des ambitions ordinaires , face au peu d'intérêt et de profondeur de ce que sont les préoccupations journalières : les ''humains suffrages'', les ''communs élans''. La thématique du veilleur qui scrute le retour de l'aurore est une thématique forte, éminemment spirituelle, énoncée dans certains Psaumes. Il n'est pas exclu que Rimbaud ait été sensible à cette dimensiondes textes bibliques.

 

 

''QUOI, L'ETERNITE ?''

Ps 129 ''Mon âme attend le Seigneur plus qu'un veilleur ne guette l'aurore'' 

Aquarelle (détail) - jf Monnet décembre 2023

 

''Là tu te dégages et voles selon'' : il est temps, ô âme sentinelle d'agir, de te dépêtrer de cette médiocrité, t'en dégager ; il est l'heure de prendre ton essor, un envol qui te placera au-dessus de la mêlée, un essor qui symbolisera et concrétisera ton aspiration spirituelle.

Tu voles ''selon''... terme indéfini, qui ne donne pas de but précis ; mais tu voleras de la même manière dont tu t'es dégagée, ô âme sentinelle : avec esprit, volonté, ardeur, ténacité, énergie. Le vol est déjà une manière de toucher le ciel ...

Ce''selon'' ne donne pas la voie à suivre, la trajectoire ; il est essentiellement qualitatif.


''Puisque de vous seules, braises de satin, le Devoir s'exhale, sans qu'on dise enfin.''

Tournure qui est assez énigmatique : le devoir de l'âme sentinelle, soit du poète est de dire, de proférer (des remontrances, des mises en garde, des alertes pour l'esprit de qui entend) ; Rimbaud a choisi l'exhalaison, c'est autant une haleine, un souffle, l'expiration d'une inspiration (aux deux sens du terme), qu'une parole. Le devoir est écrit avec une majuscule*.

(Je reprendrai le ''Sans qu'on dise enfin'' plus bas)

Ah! Comme j'aime ces ''braises de satin '' Mais que sont-elles donc réellement ? Les lueurs de l'aurore, quand le ciel rosit et que ses lueurs caressent les ombres de la nuit ? Ou bien celles plus intenses du crépuscule ?

Pour ma part j'y vois tout simplement la métaphore de la parole poétique, la prononciation des vers avec leur cadence, leur musique, le frottement des mots, les glissements du sens, la multiplicité des sensations et la richesse d'évocation que des mots juxtaposés, même les plus simples, peuvent suggérer dans l'esprit de qui écoute ; lui laissant d'ailleurs la liberté totale d'en entendre (d'en comprendre) ce qu'il veut.

Les mots émanent du sein du poète, et déferlent sur le rivage de l'audible ! Déferlement sur la zone limitrophe, l'estran, le rivage qui constitue les ''lèvres de la mer''...

On pourrait d'ailleurs faire le rapprochement avec cet aveu murmuré, édicté plus haut dans le poème avec ce ''murmurons l'aveu de la nuit si nulle et du jour en feu''. Ce jour en feu qui, irradie comme un buisson ardent émane d'un murmure de l'âme. Cet aveu murmuré a quelque chose du balbutiement, du ''b-a-ba''... Est-ce un rappel que la présence intense au monde requiert l'esprit d'enfance ? Si c'est le cas, nous voici dans des considérations mystiques ; face au divin, l'homme ne peut que balbutier ! 


''Sans qu'on dise : enfin'' ; dans ce qui précède j'ai utilisé les termes d'infini, et d'indéfini ; étymologiquement ces deux mots ont cette parenté de posséder un préfixe négatif ''in-'' c'est-à-dire un ''non'' : non fini / non défini. Cela renvoie donc à la notion d'éternité, ce qui n'a ni commencement ni fin.

 

''QUOI, L'ETERNITE ?''

Galaxie spirale - L'Espace et le Temps s'enroulent...

 

L'état poétique vise à percevoir une incandescence de la réalité (cf. ''braises de satin'') qui nous placerait dans une sorte de contemplation extatique, une extase où le temps est aboli. La geste du poète fait voir ou entrevoir l'éternité : et si Rimbaud réinventait à sa façon ce que d'autres ont expérimenté dans des conditions de vie fort différentes de lui, à savoir la contemplation mystique ?

 

''QUOI, L'ETERNITE ?''

Représentation médiévale de l'éternel retour

(Ouroboros / serpent qui se mord la queue)

 

    Le souffle poétique a pour vocationde ranmimer les braises.

   A ce sujet j'ai repéré quelque chose de troublant, que d'aucuns pourront juger être tiré par les cheveux : Ayant lu sur ce sujet quelques commentaires de spécialistes -disons plutôt de gens versés dans le domaine de la littérature-, j'ai pu constater que la comparaison de cette ''mer allée avec le soleil'' était souvent prise pour le crépuscule ou l'aurore, de façon toutefois assez peu affirmative.

   Il se trouve que, dans les conceptions anciennes -et même antiques- de l'éternité, l'avenir du monde est conçu comme un éternel retour ; celui-ci va vers sa destruction pour être recréé. Crépuscule qui détruit tout en ''une nuit si nulle'', et aurore qui recrée, sont le modèle observable quotidiennement, (ainsi que le retour des saisons) pour établir de tels cycles : l'esprit humain s'en est largement inspiré depuis la nuit des temps pour se faire une idée du devenir du monde  : c'est ainsi que furent, de façon constante et générale quelques soient les civilisations, inventés des cycles de ''décréation/ création''. Ces cycles décrivent donc des phases destructives, cataclysmiques, qui mettent en scène des épisodes de Déluge, d'envahissement par les eaux (cf. Mythe de Noé) et de ''résurrection'' impliquant la vertu d'un feu créateur (ex. Le Buisson Ardent)

''QUOI, L'ETERNITE ?''

L'Arche de Noé - Encre et aquarelle - jf Monnet septembre, 2019

   Bien sûr Rimbaud ne dit rien de cela ; mais le fait que cela traîne dans notre inconscient collectif, et étant donné le caractère important, général, massif, de ces croyances anciennes élaborées pour qu'un sens soit donné au devenir de l'univers, cet écho lointain du passé psychique de l'humanité n'est peut-être pas à négliger et pourrait donner une ''couleur'' spéciale à cette ''mer allée avec le soleil'': La teinte du mythe ou du mythologique, une fois de plus ; et sans que cela diminue la force de cette image poétique.

Le temps, ou plutôt l'instant poétique surviendrait alors au point précis où la plongée circulaire dans les ténèbres de la destruction (''nuit si nulle'') -plongée post-crépusculaire, comme une noyade du soleil-, viendrait rencontrer le point initial de recréation (résurrection), l'aurore du monde.

Ces ''braises de satin'', décidémment, me semblent donc correspondre à cette aurore du monde qui est contenue dans la parole poétique.

   L'avant dernier quatrain est difficile à appréhender.                                                                    ''Là pas d'espérance'' : C'est-à-dire en ce monde là, privé de toute vision poétique c'est - selon Rimbaud- l'espérance qui est mise en question, et même en défaut, pour malheureusement laisser place à la désespérance ; ''nul orietur'', ce qui signifie ''aucune chose ne pourra survenir : rien ne pourra germer, lever, grandir ; rien ne va advenir, s'élever, se hausser ou se réhausser''...au dessus du marasme ordinaire.

''Science avec patience'' ... et si l'on plaçait la rime au milieu ? Science (poétique) rime avec patience... Rimbaud fait-il allusion à certains de ses contemporains, ses rivaux en poésie ? Ce serait une critique presque méchante, façon de dire : ''regardez les transpirer, ils n'ont pas d'inspiration ; le souffle poétique -et peut-être divin- leur manque !''

''Le supplice est sûr'' : A quel supplice doivent-ils s'attendre, ces laborieux ?... Au manque de reconnaissance, de notoriété : il ennuient leur public. Pire que cela  : ils s'ennuient eux-même en travaillant leur poésie !...'' Le supplice est sûr '' :  Leur supplice, ils se l'affligent à eux-mêmes !

 

   Reprenant exactement le premier quatrain, le dernier est une réaffirmation : le cycle génétique de la poésie, du mythe personnel et du poème peut recommencer ! Nous voici prêts à replonger dans le ciel de demi-éternité du poème, cet ''aevum'' littéraire !

   

''QUOI, L'ETERNITE ?''

Quoi ? L'éternité ! - image retravaillée sur Paint

jf Monnet 09-2024

 

Elle est retrouvée.
Quoi ? – L’Eternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.

 

    En conclusion, ce poème doué d'une certain ressort nietzschéen, ferait allusion, par de multiples expressions à connotation spirituelle (''jour en feu'', ''voles selon'', ''âme'' qui se ''dégage'' en se haussant au-dessus des opinions ordinaires -ou, par la négative : ''pas d'espérance'', ''nul orietur'', ''nuit si nulle'' qui annule tout et décrée l'oeuvre du ''jour en feu'') et décrirait, sur le modèle antique de l'Eternel Retour, ce qu'est une ''année poétique'', de durée indéfinie, et pour tout dire intemporelle, n'ayant comme l'éternité, ni début ni fin, avec sa phase de chaos, de destruction, de déluge, d'occident**, une phase de ''nullité'' avant que ''l'âme sentinelle'' n'aperçoive l'aube et ses ''braises de satin'', sur lesquelles le Voyant (le poète) va souffler pour que flambe l'instant poétique.

 Peut-être Rimbaud a-t-il du même coup inventé la cyclothymie, mais pour la bonne cause : état d'âme mis au service de la création poétique !


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* Remarque : 0n aurait pu s'attendre à ce que l'éternité ait une majuscule, qu'elle soit en quelque sorte personnifiée comme une déesse antique. Mais non, l'époque de Rimbaud sonne la glas définitif du monde où le sacré avait sa place ; la royauté revêtue du droit divin a été abolie il ya quelques décennies quand le poète écrit ces vers. A ce point de vue, ce poème a quelque chose d'une nostalgie, propre au 19° siècle. Et désire dépasser cet état par une affirmation forte d'images impressionnantes.

 

** Mot de racine latine : verbe ''occidere'' = ''tomber à terre''. A donné le mot ''occident'' - Parenté avec l'expression latine ''occasu solis'' qui signifie ''coucher du soleil''.

Aevum : éternité incomplète, à mi-chemin entre l'éternité divine et l'appréhension du temps telle que nous l'avons.

 

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